|
L'union fait la farce
Le photographe et plasticien Thomas Mailaender construit une sorte d’archive de la farce à partir de clichés récoltés sur Internet. Réseau mondial, sans centre névralgique, Internet constitue une mémoire numérique du monde, un canal d’informations, un espace de stockage sans limites, une machine à sauvegarder qui enregistre les données de manière anarchique. Cette sédimentation des informations constitue une masse « informe » que l’artiste digère et met en forme.
Articulés ici à la question de l’alimentation, ces clichés sont sélectionnés, classés puis restitués afin de proposer un assemblage qui fait sens à travers une série d’œuvres au titre évocateur et polysémique : « L’union fait la farce ». Les scènes ainsi récoltées sur Internet sont fidèlement reproduites sous forme d’actions performances restituées par la photographie ou par la sculpture : « Il est important de respecter à la lettre la recette exacte » précise l’artiste.
En parcourant Internet en quête de « clichés », Thomas Mailaender met en jeu et en scène la société qui les a produit. Ses collectes proviennent de créations d’amateurs – à prendre au sens de « celui qui aime » - et dépeignent une culture de la farce. Si la farce entre dans la composition des « recettes » de cuisine, elle est également, dès le Moyen-âge, un genre dramatique satirique et comique aux caractéristiques absurdes et bouffonnes mettant en scène des personnages du peuple. C’est dans ce double sens que cette œuvre prend forme. Thomas Mailaender nous présente un monde de tromperies et de ruses gauches dans lequel l’amateur est au centre de l’attention. Les clichés collectés mettent en scène le subterfuge, le détournement, la déviance comme autant de manière de faire sens et de bousculer les normes, systèmes ou manières de vivre imposés.
Nous retrouvons dans ces pratiques les « tactiques de résistance » telles que les évoquait l’anthropologue Michel de Certeau dans son ouvrage L’invention du quotidien qu’il destinait à l’«homme ordinaire. Héros commun. Personnage disséminé. Marcheur innombrable. (…) Ce héros anonyme (qui) vient de très loin, (…) murmure des sociétés.»
Thomas Mailaender nous livre ici une sorte d’éloge de la blague potache, d’une culture populaire à l’humour parfois grinçant dont le « murmure » ou plutôt le « brouhaha » se diffuse sur Internet entendu comme réceptacle et mémoire.
|